Algérie - Anatomie d'une lente asphyxie économique et géopolitique - PARTIE 2
Analyse stratégique de l'impact géopolitique de la crise économique algérienne : isolement régional, perte d'influence au Sahel, rapprochement forcé avec Washington. Scénarios prospectifs.
NorthAfrica Intel
1/7/202615 min temps de lecture


PARTIE 2 - Le coût géopolitique de l'étouffement économique
SYNTHÈSE EXÉCUTIVE
L’asphyxie financière de l’Algérie, caractérisée par l’amenuisement de la rente pétrolière, la dévaluation du dinar et l’érosion des réserves de change ne se limite plus à une crise budgétaire ou à un déséquilibre marqué de la balance commerciale : elle bride dangereusement l'autonomie stratégique d’Alger. Privé de ses leviers d’influence traditionnels, l'Algérie subit un déclassement régional. Elle est marginalisée au Sahel par l'influence turque et émirati, délaissée par une Chine pragmatique qui se retire des grands projets structurants et s'éloigne de la Russie depuis l'échec de la candidature algérienne aux BRICS.
Cet isolement diplomatique graduel contraint Alger à un réalignement défensif progressif (et inédit) vers Washington en échange de garanties sécuritaires et d’investissements miniers. À l’horizon 2028, la question n’est plus de savoir si l’Algérie préservera son statut de puissance régionale, mais si ses institutions survivront à la convergence d’une insolvabilité économique et d’une possible contestation sociale, couplée à un environnement diplomatique hostile.
5. ENTRE AGGRAVATION EXOGÈNE ET ESPOIRS DE SURVIE : UNE ÉQUATION À HAUT RISQUE
L'économie algérienne, déjà fragilisée par des déséquilibres structurels internes, subit de plein fouet les ondes de choc d'un environnement international en pleine mutation et dans lequel Alger a du mal à trouver sa place. Si les facteurs aggravants menacent de provoquer une déflagration, Alger semble plutôt jouer la montre et guetter un salut venu d'ailleurs.
5.1. Le facteur exogène : quand la paix dans le monde devient une menace économique
Historiquement, le pouvoir algérien a toujours été très habile à exploité les crises mondiales pour masquer les faiblesses structurelles de son économie. La guerre en Ukraine a joué ce rôle d'amortisseur providentiel, maintenant le baril de Brent au-dessus de 80 dollars et gonflant les recettes d'exportation à un pic de 60 milliards de dollars en 2022. Cette manne a permis au gouvernement Tebboune d'acheter la paix sociale sans engager les réformes de fond. Le "miracle" ukrainien n'est pas inédit. En 2011, alors que le Printemps arabe embrasait la Tunisie voisine et le Moyen-Orient, la flambée des cours des hydrocarbures liée à la crise libyenne a permis à Alger d'étouffer la contestation naissante par la redistribution d'une partie des bénéfices via diverses subventions et programmes (crédits ANSEJ, hausses de salaires). De même, le boom pétrolier qui a suivi l'invasion de l'Irak (2003-2008) avait permis au président Bouteflika de rembourser la dette extérieure par anticipation, projetant l'image d'une puissance financière qui a en réalité maquillé pendant une décennie l'absence de diversification économique.
Cependant, la perspective d'une stabilisation du front ukrainien ou d'un cessez-le-feu en Europe de l'Est constitue paradoxalement une menace importante pour Alger, car la disparition de cette "prime de risque géopolitique" ferait chuter les cours. Comme nous l'avons rappelé dans la première partie de cette note, Goldman Sachs et le FMI anticipent déjà un baril autour de 56-60 dollars pour la période 2026-2027. Même la perspective d'instabilité au Venezuela suite à la capture du président Maduro et les troubles naissants en Iran ne semblent pas avoir eu d'impact marqué sur les cours du pétrole à l'ouverture des marchés le 5 janvier 2026 (+1,7% sur le WTI).
L'enjeu actuellement réside dans le décalage entre ce prix de marché et les besoins réels de l'État. Le véritable indicateur de la santé financière du pays n'est pas le cours du Brent, mais son seuil de rentabilité budgétaire, c'est-à-dire le prix auquel le baril doit se vendre pour que l'État puisse payer ses dépenses sans s'endetter. Or, ce seuil a connu une dérive spectaculaire. Selon les données croisées du FMI et de Fitch Solutions, ce point d'équilibre est passé d'environ 75-80 dollars en 2019 à plus de 125 dollars pour l'exercice 2025. Cette explosion n'est pas due à une chute de la production, mais à des choix politiques, par exemple l'augmentation cumulée des salaires de la fonction publique de 47% sous le seul mandat du président Tebboune (+11,4% par rapport à masse salariale de 2024).
L'impasse mathématique est désormais inévitable : avec un baril de marché prévu à 56 dollars et un besoin budgétaire à 125 dollars, l'Algérie fait face à un déficit budgétaire qui s'est fortement creusé (-14% du PIB prévu en 2025). Sans l'afflux massif de devises que seul un événement géopolitique dramatique (comme une guerre) pourrait causer, la capacité de l'État à subventionner les produits de base et à maintenir la valeur du dinar sera fortement diminuée dès 2026.
5.2. L'espoir d'un choc: Donald Trump comme "Joker" involontaire
L'État algérien aurait pu trouver un répit inespéré dans l'agressivité de la politique étrangère américaine. Lorsque l'administration Trump a décidé de mener une politique de "maximum pressure" sur le pétrole vénézuélien et que son discours laissait craindre une escalade dans la menace d'interventions militaires, de nombreux observateurs craignaient une guerre qui aurait eu pour conséquence de retirer des volumes importants de pétrole du marché mondial. Un tel scénario aurait provoqué une tension sur l'offre et une remontée mécanique des cours du brut (dont l'ampleur est difficile à évoluer étant donné la propention récente de l'Arabie Saoudite à maintenir une production élevée afin de maintenir les prix bas).
Pour Alger, ce scénario aurait constitué une bouffée d'air. Cette hausse soudaine des prix déconnectée de sa propre performance économique, lui aurait permis de commencer à reconstituer ses réserves de change et de repousser une nouvelle fois l'échéance des réformes structurelles. C'est le pari implicite du pouvoir algérien : gagner du temps jusqu'à ce qu'un événement géopolitique lui permette de vendre son gaz plus cher, et résoudre certaines de ses échéances de politique interieure avant d'être confronté au mur de la diversification nécessaire de son économie. Toutefois, la capture du président Madouro semble éloigner le spectre d'une guerre, et la prise de contrôle assumée par Trump du pétrole vénézuélien laisse maintenant entrevoir un scénario bien pire pour l'Algérie. Le secteur des hydrocarbures au Venezuela sous-performe dramatiquement en raison de deux décennies de sous-investissement et de mauvaise gestion : le pays ne produit actuellement qu'environ 900 000 à 1 million de barils par jour, soit un tiers de sa capacité historique de 3,2 millions de barils atteinte en 1997 [sources: U.S. Energy Information Administration, OPEC Monthly Oil Market Report janvier 2026]. Plutôt que de retirer des volumes du marché (ce qui aurait fait monter les prix), Washington va au contraire inonder le marché en relançant la production avec des investissements massifs, maintenant ainsi les cours sous pression.
Or, les réserves prouvées du Venezuela restent les plus importantes au monde (environ 303 milliards de barils), dépassant même celles de l'Arabie Saoudite [BP Statistical Review of World Energy 2025]. Avec des investissements occidentaux et une gestion technique américaine, les analystes estiment que la production pourrait rebondir à 1,8-2 millions de barils par jour d'ici 2027-2028, et potentiellement atteindre 2,5 millions de barils d'ici 2030 [Goldman Sachs Commodities Research, décembre 2025 ; Reuters Energy Outlook 2026]. Une telle injection de volumes sur le marché mondial maintiendrait mécaniquement les prix du Brent sous pression, entre 55 et 65 dollars, privant l'Algérie d'un rebond salvateur.
Pour Alger, c'est donc une option de moins sur le bingo des chocs géopolitiques. Il reste désormais à voir quelle sera la suite des événements en Iran.
5.3. Le mal intérieur : Absence de volonté et déni de réalité
Au-delà des aléas du marché, le véritable moteur de la crise est endogène : l'absence totale de volonté politique de réforme, combinée à une lutte des clans au sommet du pouvoir. Dans ce contexte, le gouvernement Tebboune - comme ses prédécesseurs - privilégie la stabilité immédiate à la viabilité à long terme.
Le refus obstiné de toucher aux subventions généralisées (qui coûtent plus de 15 milliards de dollars par an) et le maintien d'un taux de change officiel surévalué (150 DA/EUR contre 280 DA/EUR au marché noir) témoignent d'un déni de réalité. Les réformes annoncées, comme la nouvelle loi sur l'investissement, peinent à produire des effets concrets face à une bureaucratie prédatrice et une insécurité juridique chronique. Les problèmes économiques contribuent à fragiliser un tissu politique et social qui est historiquement sujet à des révoltes régulières (émeutes de 1988, Printemps noir de 2001, Hirak de 2019). Les causes profondes de l'instabilité — chômage des jeunes, corruption, absence de libertés politiques — sont toujours présentes, mais "gelées" par la redistribution de la rente. Toutefois, si les réserves venaient à fondre, le contrat social pourrait être consideré par la rue comme nul et non avenu.
Un autre péril loge au sommet du pouvoir. L'État alégien a de tout temps été traversé par une "guerre de clans" qui est souvent mise en lumière lors de la passation du pouvoir d'un clan à autre par les arrestations massives de dignitaires du précédent clan dominant (par exemple, arrestation des tenants du clan Bouteflika après le Hirak). Cette lutte de pouvoir perpétuelle fait que tout président algérien gouverne avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête qui le contraint à concevoir son départ du palais d'Al Mouradia comme un probable passage par la case prison. Dans le contexte actuel, la lutte clanique est exacerbée par une échéance biologique inéluctable : la succession d'Abdelmadjid Tebboune. À 80 ans, on dit le Président algérien affaibli par des séquelles lourdes du Covid-19 qui lui avaient valu une hospitalisation de plusieurs mois en Allemagne en 2020-2021. Certaines sources et évoquent un état de santé déclinant qui affecte ses capacités cognitives.
L'horizon 2028-2029 pose donc une question existentielle pour le pouvoir algérien: le président Tebboune sera-t-il physiquement apte à terminer son mandat ? La perspective d'une vacance du pouvoir ou d'un scénario à la Bouteflika (un président absent, gouvernant par procuration via un clan familial omniprésent) hante les décideurs de l'ombre et interroge les chancelleries étrangères. Dans un climat de fin de règne, chaque clan place ses pions non pas pour sauver le pays, mais pour s'assurer le contrôle du "trône" au moment de la transition, paralysant toute réforme importante qui nécessiterait un consensus fort.
5.4. Le risque systémique bancaire : une possibilité
Enfin, il convient de noter sans trop s'y attarder que le secteur bancaire algérien, dominé par les banques publiques (BNA, BEA, CPA, BADR), constitue un risque systémique majeur. Ces institutions sont perclues de créances douteuses détenues sur des entreprises publiques déficitaires (Sonelgaz, Air Algérie, SNTF), que l'État maintient sous perfusion par des rachats de dettes cycliques.
Avec l'épuisement des liquidités du Trésor, l'État ne pourra plus recapitaliser ces banques indéfiniment. Un défaut de paiement partiel de l'État sur ses engagements intérieurs ou une dévaluation brutale du dinar provoquerait une crise de liquidité immédiate. Les épargnants, anticipant un gel des avoirs ou une "chyprisation" des dépôts, se rueraient vers les guichets pour retirer leurs fonds, déclenchant une panique bancaire que la Banque d'Algérie, aux réserves limitées, serait incapable d'endiguer.
6. LE COÛT GÉOPOLITIQUE : ISOLEMENT RÉGIONAL
L'asphyxie économique ne se limite pas aux guichets des banques ; elle dicte désormais la politique étrangère de l'Algérie. Privée de ses moyens financiers, la diplomatie algérienne, jadis influente et autonomiste, se réduit à une gestion de crise, subissant un isolement croissant et opérant des revirements stratégiques humiliants.
6.1. L'encerclement régional : La fin de l'hégémonie au Sahel
L'Algérie assiste impuissante à l'effondrement de sa sphère d'influence traditionnelle au Sahel. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, pays avec lesquels Alger partageait des accords de sécurité et de développement, ont basculé dans l'orbite de la Russie (via le groupe Wagner/Africa Corps) et des Émirats arabes unis.
L'incident de Tinzawaten en juillet 2024, où des rebelles touaregs ont infligé de lourdes pertes aux forces maliennes et russes à la frontière algérienne, a cristallisé l'échec de la médiation algérienne. Accusée ouvertement de duplicité et de soutien au terrorisme par Bamako - une accusation portée à l'Assemblée générale des Nations Unis - et de laxisme par Moscou - à demi mots dans un communiqué de presse de l'agence de presse officielle Tass - l'Algérie a perdu son statut de puissance stabilisatrice régionale.
À l'ouest, le Maroc poursuit sa stratégie d'alliance dans le camp américain, isolant davantage Alger. Le royaume attire les investissements étrangers et consolide sa reconnaissance internationale sur le dossier du Sahara occidental, tandis que la diplomatie algérienne s'enferme dans une rhétorique défensive et inaudible.
À l'est, en Libye, le maréchal Khalifa Haftar, soutenu par la Russie, les Émirats arabes unis et l'Égypte, a consolidé son emprise sur la Cyrénaïque et le Fezzan pétrolier, aux portes du sud algérien. Cette expansion militaire menace directement les intérêts énergétiques d'Alger et expose sa frontière sud-est à une présence hostile, transformant potentiellement la Libye en un second front d'encerclement après le Sahel. L'Algérie, qui avait tenté de se poser en médiateur entre Tripoli et l'Est libyen, est désormais marginalisée diplomatiquement, observant impuissante le renforcement d'un rival armé à quelques kilomètres de ses gisements gaziers de Hassi R'Mel.
6.2. La rupture avec les alliés traditionnels
L'Algérie paie le prix fort de son incapacité à se réformer économiquement : elle n'est plus considérée comme un partenaire stratégique fiable par ses alliés historiques.
Le camouflet des BRICS : Le rejet de la candidature algérienne aux BRICS en août 2023 a été vécu comme une humiliation nationale. Alger, qui avait mis tout son poids diplomatique dans cette adhésion, a découvert brutalement que son économie mono-exportatrice et non diversifiée ne suffisait pas face aux critères relatifs "au poids, à l'autorité et à la position du candidat sur la scène international" exigés par Moscou, Pékin et New Delhi. Ce rejet a brisé le mythe de la "puissance régionale" et privé Alger d'une alternative financière au FMI.
Moscou, l'ami devenu simple fournisseur : Les relations avec la Russie, pilier historique de la sécurité algérienne, se fissurent. Moscou ne tolère plus l'ambiguïté algérienne sur le dossier ukrainien ni son ambivalence au Sahel. À Alger, la présence des mercenaires russes à la frontière sud de l'Algérie est vécue comme une menace directe (une situation qui a donné lieu à un échange lunaire entre le MAE russe Lavrov et une journaliste algérienne lors d’une conférence de presse le 14 octobre 2025). La Russie, pragmatique, préfère désormais s'appuyer sur les pouvoirs militaires sahéliens ou sur le maréchal Haftar en Libye, quitte à ce que son vieil allié algérien prenne des coups et ce, malgré le fait qu'Alger reste un acheteur important de matériel militaire russe.
6.3. Le réalignement discret vers Washington
Isolée, et menacée, l'Algérie opère un virage discret vers les États-Unis. Les visites de haut niveau se multiplient : suivi de la signature de mémorandums de coopération militaire avec l'AFRICOM dès janvier 2025, rencontre entre une délégation Chevron et le président Tebboune en juin 2025, visite du conseiller de Donald Trump, Massad Boulos, à Alger en juillet 2025 (pour "relever les défis du Sahel")...
Ces signes de rapprochement marquent une rupture avec le discours souverainiste historique. Alger offre à Washington ce qu'elle a toujours refusé : une coopération sécuritaire accrue, un partage de renseignement sur le Sahel, et surtout, un accès privilégié à ses ressources. L'adoption de la nouvelle loi minière en juin 2025, permettant aux étrangers de détenir jusqu'à 80% des projets miniers, est le prix à payer pour cette protection américaine.
Le discours des officiels algériens a lui aussi changé. En novembre 2025, le ministre des Affaires étrangères Sabri Boukadoum a déclaré que les relations algéro-américaines étaient désormais "sans limites" ("Sky is the limit"), reprenant mot pour mot l'expression utilisée par l'État chinois pour qualifier le partenariat stratégique entre Poutine et Xi Jinping. Cette emphase diplomatique, inhabituelle pour un État historiquement méfiant envers Washington, trahit l'urgence du réalignement stratégique en cours.
Authenticité ou gesticulation ?
On peut s'interroger sur la sincérité de ce virage. Est-ce une véritable réorientation stratégique pour sortir de l'orbite russe, ou une simple gesticulation tactique pour faire chanter Moscou et obtenir de meilleures garanties? Pour les États-Unis, l'Algérie est un pivot énergétique utile pour l'Europe et un rempart contre le terrorisme, mais Washington n'est pas dupe de la fragilité du pouvoir en place. Ce rapprochement ressemble davantage à une mise sous tutelle : Alger devra céder sur sa souveraineté économique en échange d'une survie politique à court terme.outefois, Washington sait que l'Algérie reste un partenaire peu fiable : son armée reste équipée à 90% de matériel russe, ses élites formées à Moscou, et sa population profondément anti-américaine. Ce réalignement est donc tactique, fragile, et réversible.
7. IMPLICATIONS STRATÉGIQUES ET QUESTIONS OUVERTES
L'Algérie aborde la fin de la décennie 2020 dans une posture de vulnérabilité inédite depuis son indépendance. La crise n'est plus seulement économique ; elle est existentielle pour le pays tel qu'il s'est construit depuis 1962.
La souveraineté en question : Un État qui ne peut plus nourrir sa population sans s'endetter et qui brade ses ressources minières pour obtenir des garanties de sécurité est-il encore souverain (voir la loi autorisant 80% de participation étrangère dans les projets miniers) ?
L'armée face au mur : L'Armée Nationale Populaire (ANP), colonne vertébrale du poivoir, voit son budget exploser (25 milliards de dollars en 2025) alors que le pays s'appauvrit. Cette distorsion crée une tension insoutenable : l'armée peut-elle continuer à se être si lourdement financée avec un budget vacillant?
La question de la succession : Dans ce contexte, la question de l'après-Tebboune (ou de sa succession en cours de mandat pour raisons de santé) pourrait être l'étincelle qui met le feu aux poudres. Qui voudra hériter de la responsabilité de gérer un pays en faillite, isolé diplomatiquement et sous pression sociale ?
8. SCÉNARIOS PROSPECTIFS (HORIZON 2028)
Trois trajectoires sont envisageables pour l'Algérie d'ici 2028, déterminées par l'interaction entre le prix du pétrole, la cohésion du pouvoir et la gestion des demandes et besoins de la rue.
Scénario 1 : Le Pire – un « Octobre 88 » bis
Probabilité estimée : 20%
Conditions :
-Chute durable du Brent sous les 50 dollars
-Épuisement total des réserves de change fin 2027
-Refus du FMI d'intervenir sans coupes brutales et don obligation de contracter des prêts auprès de créanciers étrangers
Déroulement :
L'État est en cessation de paiement. Sa capacité à importer ou subventionner lourdement les produits de base (blé, lait, huile) est affectée et les pénuries s'accentuent. La rue s'embrase, non plus pour des revendications démocratiques (Hirak), mais pour la survie (émeutes de la faim). Les forces de l'ordre, débordées et parfois non payées, fraternisent avec les émeutiers ou tirent dans le tas.
Le scénario d'octobre 1988 se répète, mais dans un contexte pire : il n'y a pas d'alternative politique structurée (le FIS n'est plus là, et il n'existe aucune opposition politique structurée). Risque de fragmentation territoriale (le Sud gazier, la Kabylie) et d'intervention étrangère (américaine - ce serait l'opportunité pour les USA de placer leurs hommes aux bons postes).
Scénario 2 : Le Meilleur – Le choc providentiel
Probabilité estimée : <20%
Conditions :
-Crise majeure entre deux grandes puissances (affrontement de haute intensité comme en Ukraine) propulsant le baril à 100 dollars durablement.
-Acquisition auprès des États-Unis de la technologie d'extraction du gaz de schiste (contre quoi en échange?), créant des nouvelles réserves exportables dans un délai relativement court.
Déroulement : L'Algérie reconstitue ses réserves bonnant malant. Le gouvernement distribue des augmentations de salaires et relance les subventions, étouffant la contestation sociale sous les liquidités. Le pouvoir profite de ce sursis pour opérer une "rénovation de façade" (changement de président, ouverture médiatique contrôlée), comme il l'a fait après le Printemps arabe de 2011.
Cependant, ce scénario n'est qu'un sursis : il ne règle aucun problème structurel et ne fait que repousser l'échéance de l'effondrement à la prochaine baisse des cours, tout en renforçant la prédation de l'élite. C'est le scénario de la "malédiction des ressources" prolongée.
Scénario 3 : Le Probable – La lente agonie
Probabilité estimée : 60%
Conditions :
-Baril oscillant entre 60 et 75 dollars
-Ajustement par l'inflation et la dévaluation
-Soutien conditionnel des partenaires occidentaux pour éviter le chaos migratoire.
Déroulement :
L'Algérie évite l'explosion brutale mais s'enfonce dans une phase de paupérisation lente. Le dinar continue sa chute (300 puis 350 DA/EUR au marché noir), laminant la classe moyenne. Pour éviter le défaut de paiement, Alger négocie des appuis financiers au coup par coup avec les monarchies du Golfe, les États-Unis ou la Chine, en échange de concessions souveraines (sous-traitance d'opérations militaires au Sahel, accès aux mines, contrôle des flux migratoires).
Le pouvoir se durcit, gérant la pénurie par le rationnement et la répression ciblée. L'Algérie devient "l'homme malade" de l'Afrique du Nord : stable en apparence, mais économiquement faible, socialement fragile et diplomatiquement déclassée.
CONCLUSION
L'Algérie de 2025 offre le spectacle tragique d'une puissance régionale en voie de déclassement. La passivité, voire l'aveuglement de ses dirigeants, qui ont cru pouvoir acheter le temps avec l'argent du pétrole sans préparer adéquatement l'avenir, a conduit le pays dans une impasse historique.
Coincée entre un isolement diplomatique croissant et une asphyxie financière inéluctable, l'Algérie n'a plus de bons choix à sa disposition. Elle doit choisir entre une austérité explosive, une vassalisation progressive (qui sera difficile à vendre au peuple) ou un effondrement brutal. Le "Système", cette nébuleuse politico-militaire qui gouverne le pays depuis 1962, a survécu à tout — au terrorisme, aux émeutes, au Hirak. Mais il n'a jamais eu à affronter un ennemi aussi implacable que les mathématiques: quand les caisses sont vides, le pouvoir s'évapore.
