La coopération Maroc-Israël : objectifs stratégiques et risques pour le Maroc
Coopération entre Maroc-Israël: analyse des objectifs stratégiques, gains géopolitiques et risques majeurs pour le Maroc depuis l'accord 2020 et perspectives
NorthAfrica Intel
1/6/202621 min temps de lecture


La coopération Maroc-Israël : objectifs stratégiques et risques pour le Maroc
Introduction
Le 10 décembre 2020, le Président américain Donald Trump annonçait un accord tripartite inédit entre les États-Unis, le Maroc et Israël, marquant un tournant géostratégique majeur au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Washington reconnaissait ainsi la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en échange du rétablissement des relations diplomatiques entre Rabat et Tel-Aviv, le tout dans le cadre élargi des Accords d'Abraham. La déclaration conjointe signée le 22 décembre 2020 à Rabat scellait officiellement cette triple entente, faisant du Maroc le quatrième pays arabe à normaliser ses relations avec Israël en 2020, après les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Soudan. Cette dynamique s'inscrit dans une stratégie américaine plus large visant à reconfigurer l'architecture sécuritaire régionale en contournant la question palestinienne, longtemps considérée comme préalable à toute reconnaissance d'Israël par les États arabes.
La présente note d'information analyse les différentes dimensions de cette coopération : l'état actuel des relations, les objectifs stratégiques poursuivis par le Maroc, ainsi que les risques auxquels le Royaume s'expose en maintenant cette coopération. Enfin, nous identifierons les signaux faibles qui permettront d'anticiper l'évolution future de cette relation complexe dans un contexte régional volatile.
Partie 1 : État des relations
Coopération militaire et sécuritaire : un partenariat stratégique opérationnel
Dans la relation maroco-israélienne, c'est la dimension sécuritaire qui se démarque.
24 novembre 2021: Le ministre israélien de la Défense Benny Gantz et son homologue marocain Abdellatif Loudiyi signaient à Rabat un mémorandum d'entente « sans précédent », premier accord de défense formalisé entre Israël et un pays arabe. Cet accord-cadre ouvre la voie à une coopération sécuritaire « sous tous ses aspects » : planification opérationnelle, achats militaires, recherche et développement, formation du personnel, partage de renseignements, cybersécurité, défense aérienne et guerre électronique.
Mars 2023: le Comité de suivi de la coopération militaire maroco-israélienne annonçait un élargissement de la collaboration à d'autres domaines, notamment le renseignement et la défense aérienne.
Janvier 2026: Signature d'un plan d'action commun pour l'année, lors de la troisième réunion du Comité militaire conjoint tenue à Tel-Aviv. Selon le porte-parole de Tsahal en langue arabe, ce plan « formalise une méthode de collaboration fondée sur la concertation régulière, la préparation commune et l'échange d'expertise ».
Sur le plan des acquisitions militaires, les Forces armées royales marocaines (FAR) ont investi des sommes importantes dans des systèmes israéliens.
Depuis 2020, les achats en matériel militaire israélien totalisent environ 2 milliards de dollars, représentant désormais 11% des importations de défense marocaines selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI).
Parmi les systèmes acquis figurent le Skylock Dome, un système anti-drones sophistiqué destiné à protéger les infrastructures critiques contre les menaces aériennes légères, ainsi que des équipements radar, des systèmes de surveillance et un satellite espion d'une valeur d'un milliard de dollars actuellement en négociation.
La dimension cyber-sécuritaire est également présente dans cette coopération.
Le Israel National Cyber Directorate a signé un accord de coopération opérationnelle en matière de cyber-intelligence.
Des enquêtes menées par Amnesty International soutiennent qu'Israël a fourni à l'État marocain le spyware Pegasus, produit et développé par la société NSO Group.
Relations diplomatiques : des bureaux de liaison...mais pas d'ambassades en vue
Avant le 7 octobre 2023
Contrairement aux Émirats arabes unis et à Bahreïn qui ont rapidement établi des ambassades complètes, le Maroc et Israël se sont limités à la réouverture de bureaux de liaison à Rabat et Tel-Aviv. Cette prudence reflète les sensibilités politiques internes au Maroc et la volonté de ménager l'opinion publique tout en préservant les acquis stratégiques.
En août 2021, le ministre israélien des Affaires étrangères Yaïr Lapid effectuait la première visite d'un chef de la diplomatie israélienne à Rabat depuis 2003, inaugurant officiellement le bureau de liaison permanent israélien.
Trois mois plus tard, en novembre 2021, la visite historique du ministre de la Défense Benny Gantz scellait l'accord de coopération militaire évoqué précédemment. Des dizaines d'accords sectoriels ont été signés dans les domaines économique, commercial, touristique, énergétique et technologique.
La reconnaissance par Israël de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, annoncée le 17 juillet 2023 par le Premier ministre Benjamin Netanyahu dans une lettre adressée au Roi Mohammed VI, a constitué une étape diplomatique majeure. Cette décision alignait Tel-Aviv sur Washington et concrétisait l'un des principaux gains stratégiques réalisé par Rabat dans le cadre de l'accord tripartite. Netanyahu précisait que cette position serait « reflétée dans tous les actes et documents officiels du gouvernement israélien » et communiquée aux Nations unies et aux organisations internationales. Israël a même évoqué l'ouverture éventuelle d'un consulat à Dakhla, geste hautement symbolique de son soutien à la marocanité du Sahara.
Après le 7 octobre 2023
Toutefois, la guerre à Gaza déclenchée le 7 octobre 2023 a considérablement refroidi les aspects publics de la relation diplomatique.
Les vols directs entre Tel-Aviv et le Maroc, symboles de la normalisation, ont été suspendus.
Le bureau de liaison israélien à Rabat a été temporairement évacué en raison de préoccupations sécuritaires, avant de reprendre discrètement ses activités en août 2024.
Le tourisme israélien au Maroc, qui atteignait environ 50,000 visiteurs annuels avant la normalisation, s'est effondré.
Les visites officielles de haut niveau se sont raréfiées, et le Forum de Negev – initiative multilatérale réunissant Israël et les pays des Accords d'Abraham – a été pratiquement paralysé par le refus marocain de participer à des rencontres publiques en signe de protestation contre la politique de colonisation en Cisjordanie.
Le retour de Donald Trump à la Maison Blanche en 2025 et son rôle dans l'obtention d'un cessez-le-feu à Gaza créé une fenêtre d'opportunité pour relancer cette dynamique. Cependant, l'instabilité persistante dans la région et la profonde hostilité de l'opinion publique marocaine à l'égard de cette coopération constituent des obstacles de taille.
Partie 2 : Les objectifs stratégiques de la coopération pour le Maroc
La reconnaissance internationale de la marocanité du Sahara : un gain géopolitique majeur
L'objectif stratégique prioritaire du Maroc dans le cadre de l'accord tripartite de 2020 était incontestablement la reconnaissance internationale de sa souveraineté sur le Sahara occidental. Cette reconnaissance américaine, obtenue après des décennies de négociations onusiennes infructueuses, constitue un bouleversement diplomatique de première importance. En échange de la normalisation avec Israël, Washington est devenu en décembre 2020 le premier membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU à reconnaître explicitement la souveraineté marocaine sur ce territoire, proclamant que le plan d'autonomie marocain était « la seule base pour une solution juste et durable ».
Cette reconnaissance américaine a déclenché un effet domino diplomatique favorable au Maroc.L'Espagne, après des années d'ambiguïté, a également adopté cette position en mars 2022, qualifiant le plan d'autonomie marocain de solution « la plus sérieuse, réaliste et crédible », malgré les risques de détérioration de ses relations avec l'Algérie, son ancien principal fournisseur de gaz. Israël a emboîté le pas en juillet 2023, suivi par la France qui, en reconnaissant la souveraineté marocaine et en approuvant des investissements dans la région, a marqué un tournant majeur en juin 2024. Le Royaume-Uni est devenu en juin 2024 le troisième membre permanent du Conseil de sécurité à soutenir l'autonomie sous souveraineté marocaine.
Le couronnement de cette stratégie diplomatique est survenu le 30 octobre 2025, lorsque le Conseil de sécurité de l'ONU a adopté la résolution 2797, décrivant pour la première fois l'autonomie sous souveraineté marocaine comme « l'issue la plus réalisable » au conflit vieux de cinquante ans. Cette résolution, rédigée par les États-Unis et adoptée par 11 voix pour et 3 abstentions (Russie, Chine, Pakistan) et un non vote (Algérie), appelle les parties à négocier « en prenant comme base le plan d'autonomie du Maroc ».
Au-delà des grandes puissances, le Maroc a consolidé son influence en Afrique, où 22 nations ont ouvert des consulats à Laayoune ou Dakhla, geste équivalant à une reconnaissance implicite de l'administration marocaine. Le nombre de pays reconnaissant la République arabe sahraouie démocratique (RASD) autoproclamée a chuté de 84 à environ 46 États membres de l'ONU.
Sécurité nationale et accès aux technologies militaires de pointe
Le deuxième objectif stratégique du Maroc réside dans le renforcement de sa sécurité nationale face à des menaces multiformes, principalement incarnées par le Front Polisario et son principal soutien, l'Algérie. La coopération militaire avec Israël offre au Royaume l'accès à des technologies de défense parmi les plus avancées au monde, particulièrement adaptées aux défis sécuritaires marocains.
L'expertise israélienne en matière de guerre dans le désert, de surveillance des vastes étendues arides, et de technologie des drones répond parfaitement aux besoins opérationnels des Forces armées royales (FAR) dans le Sahara occidental. Les systèmes de reconnaissance et de surveillance acquis auprès d'Israël permettent au Maroc de surveiller efficacement le mur de sable de 2,700 kilomètres – le plus long mur militaire au monde – construit dans les années 1980 pour se protéger contre les infiltrations du Polisario. Les drones israéliens, éprouvés dans de multiples théâtres d'opérations, offrent une capacité de renseignement en temps réel indispensable pour anticiper et contrer les attaques du Polisario, qui a intensifié ses opérations militaires fin 2020 après la rupture du cessez-le-feu.
Au-delà de la menace directe du Polisario, le Maroc perçoit une dimension iranienne croissante dans l'équation sécuritaire régionale. Rabat accuse Téhéran de fournir des armes, des drones et un soutien logistique au Front Polisario via le Hezbollah et l'Algérie. Le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita a explicitement accusé l'Iran d'armer des groupes extrémistes et des entités séparatistes au sein de la région arabe, y compris le Front Polisario, en leur fournissant des drones dans le but de saper la sécurité et la stabilité de la région. En mai 2018, le Maroc a rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran, invoquant des preuves de contacts entre responsables du Hezbollah et représentants du Polisario dans les camps de réfugiés de Tindouf en Algérie.
Cette perception d'une menace iranienne crée une convergence stratégique naturelle entre le Maroc et Israël, tous deux engagés dans une confrontation avec Téhéran. La coopération sécuritaire maroco-israélienne s'inscrit donc dans une logique régionale plus large de containment de l'influence iranienne en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.
La rivalité historique entre le Maroc et l'Algérie constitue un autre moteur de la recherche par le Maroc d'un edge militaire. L'Algérie, dotée d'un budget militaire substantiellement supérieur à celui du Maroc, demeure le premier importateur d'armes en Afrique, suivie du Maroc en deuxième position. L'accès aux technologies israéliennes offre au Maroc un avantage qualitatif compensant en partie la supériorité quantitative algérienne. Les systèmes de défense aérienne comme le Barak MX (dont le déploiement a été completé en janvier 2026), les radars de pointe et les capacités de cyberguerre acquis auprès d'Israël renforcent l'interopérabilité des forces marocaines avec les standards de l'OTAN, dont Israël partage les spécifications techniques.
Enfin, le Maroc nourrit l'ambition de développer une industrie de défense nationale, passant du statut d'importateur d'armes à celui de producteur, voire d'exportateur. La coopération avec Israël, leader mondial dans les technologies militaires, offre des opportunités de transfert de technologie, de production sous licence et de développement conjoint qui pourraient transformer la base industrielle de défense marocaine.
La diaspora juive marocaine comme levier d'influence
Un objectif stratégique plus subtil, mais néanmoins significatif, réside dans l'exploitation du lien historique et humain entre le Maroc et l'importante communauté juive d'origine marocaine en Israël. Avec plus de 700 000 Israéliens d'ascendance marocaine – la deuxième plus grande communauté ethnique du pays après les juifs originaires de l'ex-Union soviétique –, le Maroc dispose d'un capital humain et culturel considérable.
Le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita a explicitement mentionné cette dimension lors du premier anniversaire de l'accord tripartite, soulignant que « la réussite de cet Accord passe par le renouement d'un million d'Israéliens d'origine marocaine avec leur héritage culturel, ainsi que leur visite à la terre de leurs ancêtres qui y ont vécu dans la paix et l'harmonie ». Cette diaspora entretient des liens affectifs puissants avec le Maroc : la langue, la culture et le patrimoine marocains demeurent présents dans de nombreux foyers israéliens. Des dizaines de milliers d'Israéliens visitaient le Maroc chaque année avant la guerre à Gaza, souvent à plusieurs reprises, pour retracer leurs racines familiales et visiter les sites juifs historiques.
Le calcul stratégique marocain repose sur l'hypothèse que cette communauté peut servir de courroie de transmission pour peser sur la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens. Le Roi Mohammed VI, en sa qualité de Président du Comité Al-Qods de l'Organisation de la coopération islamique (OCI), cherche à positionner le Maroc comme médiateur crédible dans le conflit israélo-palestinien, s'appuyant sur cette connexion humaine unique. Selon cette vision, la communauté marocaine en Israël, sensible à la tradition de tolérance et de coexistence qui caractérisait le Maroc historique, pourrait être plus réceptive à des compromis sur la question palestinienne et influencer l'opinion publique israélienne en faveur d'une solution négociée.
Des personnalités israéliennes d'origine marocaine occupent des postes importants dans la vie politique et économique israélienne, ce qui renforce théoriquement l'influence potentielle du Maroc. Le ministre israélien de la Culture et des Sports Miri Regev, par exemple, est d'origine marocaine et a effectué des visites officielles au Maroc malgré les controverses. L'ancien ministre israélien de la Coopération régionale Isswi Frej a décrit le Maroc comme « le pays le plus mutuellement acceptable parmi tous ceux de la région » pour jeter les bases de négociations réelles entre Israéliens et Palestiniens.
Toutefois, cette stratégie comporte des limites évidentes. Les événements ayant suivi le 7 octobre 2023 ont compliqué cette approche. De nombreux juifs marocains en Israël résident dans le sud du pays, zones directement affectées par les attaques du 7 octobre. Leur exposition aux violences et leur proximité géographique avec le conflit rendent plus difficile toute médiation marocaine perçue comme favorable aux Palestiniens.
Néanmoins, le Maroc continue d'investir dans le renforcement des liens avec cette diaspora, comme une carte à jouer dans le long terme.
Positionnement géopolitique et intégration dans l'axe occidental
Au-delà des gains territoriaux et sécuritaires immédiats, la coopération avec Israël permet au Maroc de consolider son ancrage dans l'axe occidental et de se positionner comme partenaire stratégique incontournable des États-Unis dans la région. En rejoignant les Accords d'Abraham, le Maroc a démontré son alignement sur les priorités géopolitiques américaines, facilitant ainsi l'accès à des avantages économiques et militaires considérables.
Les États-Unis ont proposé un investissement de 3 milliards de dollars au Maroc et dans la région du Sahara, ainsi qu'une vente d'armes d'un milliard de dollars. L'ouverture promise d'un consulat américain à Dakhla, bien que retardée sous l'administration Biden, a été réaffirmée par les hauts responsables de l'administration Trump en 2025, concrétisant le soutien américain à la souveraineté marocaine. Cette reconnaissance diplomatique offre au Maroc un levier considérable dans ses négociations avec d'autres partenaires internationaux, notamment européens.
Le Maroc se positionne également comme « pont » entre l'Afrique et la Méditerranée, entre les civilisations musulmane et juive, et entre les alliances transatlantiques. Cette posture de médiateur régional, héritée du Roi Hassan II, permet à Rabat de jouer un rôle disproportionné par rapport à sa taille démographique ou économique. La consolidation des liens avec le bloc saoudien-émirati, qui a également normalisé ses relations avec Israël, renforce la position marocaine dans les dynamiques de pouvoir du monde arabe. Les Émirats arabes unis et Bahreïn ont d'ailleurs établi des consulats à Laayoune, signalant leur soutien à la position marocaine sur le Sahara.
Sur le plan économique, la relation ouvre de nouvelles opportunités de coopération dans les domaines technologique, agricole, énergétique et commercial. Avant le 7 octobre 023, les deux pays visaient à quadrupler leurs échanges commerciaux pour atteindre plus de 500 millions de dollars par an. Depuis la guerre à Gaza, la dynamique économique a toutefois été freinée. Les données de l'Abraham Institute for Peace Accords montrent que les échanges bilatéraux ont atteint 7,8 millions d'euros en juin 2024. Pour les six premiers mois de 2024, le commerce total s'élevait à 48,9 millions d'euros. Ces montants restent donc dérisoires si on les compare par exemple aux échanges entre la Turquie et Israël (600 millions de dollars d'exports turcs en 2025, malgré une baisse drastique par rapport à 2022).
La coopération s'étend également aux secteurs de l'agriculture, des énergies renouvelables, de l'eau et des hydrocarbures. Des entreprises israéliennes investissent dans le secteur énergétique marocain, avec des projets d'exploitation d'hydrocarbures et de développement de partenariats dans les énergies vertes. Cette diversification des partenariats économiques réduit la dépendance du Maroc vis-à-vis de ses partenaires européens traditionnels et ouvre de nouvelles perspectives de croissance, bien que les volumes demeurent très modestes comparés aux échanges avec l'Union européenne.
Partie 3 : Les risques pour le Maroc
Opposition populaire massive
Le risque le plus visible et le plus immédiat pour l'État marocain réside dans le rejet massif de la normalisation par la population. Dès l'annonce de l'accord en décembre 2020, 88% des Marocains exprimaient leur opposition à la normalisation avec Israël. Depuis octobre 2023, le Maroc a connu des manifestations hebdomadaires pro-palestiniennes d'une ampleur inédite. De nombreuses manifestations ont été recensées à travers le Royaume depuis le début de la guerre à Gaza, avec des dizaines de milliers de participants régulièrement mobilisés dans les principales villes – Rabat, Casablanca, Tanger, Tétouan, Meknès.
L'opposition à la "normalisation" transcende les clivages politiques traditionnels. Les partis islamistes, notamment le Parti de la justice et du développement (PJD) – qui dirigeait le gouvernement au moment de l'accord et s'est retrouvé dans une position extrêmement délicate –, les formations de gauche comme le Parti du progrès et du socialisme et la Fédération de la gauche, ainsi que les mouvements islamistes non parlementaires comme le mouvement Justice et Spiritualité, ont tous dénoncé la normalisation. Dans une déclaration publiée en décembre 2025, le PJD a mis en garde contre « les dangers de l'infiltration sioniste au Maroc » et son « empiètement croissant dans les secteurs national, académique, culturel, économique, agricole, industriel et des services ».
Au-delà de l'opposition politique organisée, la société civile marocaine a développé des formes multiples de protestation: boycotts de produits israéliens, refus de coopération académique et culturelle avec des institutions israéliennes, campagnes de sensibilisation sur les réseaux sociaux. En avril 2024, lorsque des informations faisaient état du transport de composants militaires destinés à Israël par des navires de la compagnie danoise Maersk qui faisaient escale dans les ports marocains, des milliers de manifestants se sont rassemblés aux ports de Casablanca et Tanger Med.
Ces chiffres et mouvements populaires illustrent une tension susceptible d'être exploitée par des puissances étrangères pour créer une rupture entre l'État et sa population (ce que dénoncent les sources marocaines).
Risques communicationnels : les provocations israéliennes
La relation maroco-israélienne est régulièrement perturbée par des incidents communicationnels qui créent des tensions diplomatiques et alimentent le ressentiment populaire marocain.
Le 30 mai 2024, lors d'une interview télévisée sur la chaîne française LCI, Netanyahu a présenté une carte du « monde arabe » où le Sahara occidental apparaissait distinctement séparé du Maroc. Cet affichage a provoqué un tollé au Maroc, de nombreux citoyens percevant cette représentation comme une provocation délibérée remettant en cause l'engagement d'Israël à reconnaître la souveraineté marocaine. Le bureau de Netanyahu a publié des excuses, affirmant qu'il s'agissait d'une « erreur involontaire » et que la carte n'avait pas été mise à jour pour refléter la reconnaissance officielle israélienne de juillet 2023. Le communiqué précisait : « La politique d'Israël est sans équivoque et n'a pas changé. Israël reconnaît la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental ».
Cependant, le scepticisme demeure élevé au Maroc. Cette « erreur » n'était pas isolée : en décembre 2020, quelques jours après l'annonce de la normalisation, une carte similaire excluant le Sahara occidental était visible en arrière-plan d'une vidéo enregistrée dans le bureau de Netanyahu. Un porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères avait alors déclaré à un média marocain que la carte était « ancienne » et serait remplacée, promettant : « Elle sera corrigée sur les nouvelles cartes qui apparaîtront ». Pourtant, le même type d'incident s'est reproduit en 2023 et en 2024, suggérant soit une négligence systématique, soit une ambiguïté délibérée.
De nombreux Marocains interprètent ces incidents comme des provocations intentionnelles de Netanyahu visant à rappeler à Rabat sa position subordonnée dans la relation bilatérale. Le timing de la controverse de la carte divisée a également intensifié les suspicions, car elle coïncidait avec les déclarations fréquentes du Maroc condamnant les agressions flagrantes d'Israël ciblant les civils à Gaza. Le Maroc avait récemment exprimé ses préoccupations concernant la campagne israélienne à Rafah et salué la décision de l'Espagne, de l'Irlande et de la Norvège de reconnaître l'État palestinien.
Ces incidents communicationnels placent l'État marocain dans une position difficile. D'une part, Rabat ne peut ignorer publiquement ces affronts sans paraître faible aux yeux de sa population. D'autre part, une réaction trop virulente risquerait de compromettre les acquis stratégiques de la normalisation. Le Maroc se trouve ainsi obligé de marcher sur un fil dans une dynamique où chaque communication israélienne sur la coopération bilatérale déclenche des critiques internes.
Risques sécuritaires : devenir une cible pour des acteurs hostiles à Israël
La coopération avec Israël expose également le Maroc à des risques sécuritaires. Cette menace se manifeste à plusieurs niveaux : opérationnel, géopolitique et terroriste.
Au niveau opérationnel, des enregistrements obtenus en 2024 révèlent des discussions entre un responsable du Front Polisario, Bachir Mustapha Sayed (alias Al-Kitab), et des intermédiaires présumés du Hezbollah libanais. Dans ces conversations, Al-Kitab exprime sa solidarité idéologique avec l'« axe de résistance » iranien, louant l'attaque du Hamas du 7 octobre contre Israël et envisageant un front unifié incluant Gaza, le plateau du Golan, le sud du Liban et même le Sahara occidental. Il évoque explicitement la coordination d'attaques contre Israël impliquant le Hamas, le Hezbollah, l'Algérie et l'Iran, tout en sollicitant une assistance accrue du Hezbollah et de l'Iran pour attaquer l'ambassade israélienne au Maroc. Bien que reconnaissant les capacités limitées du Polisario, ces révélations illustrent les ambitions d'une coalition anti-israélienne s'étendant jusqu'en Afrique du Nord.
Au niveau diplomatique, le Maroc a rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran en mai 2018, accusant Téhéran de fournir un soutien militaire et logistique au Front Polisario via le Hezbollah et l'Algérie. Le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita a remis à son homologue iranien Mohammad Javad Zarif un « dossier secret » révélant des réunions entre hauts responsables du Hezbollah et représentants du Polisario dans les camps de réfugiés sahraouis en Algérie. Des sources affirment également que l'Iran fournit de la formation et des missiles au Polisario via des opérateurs du Hezbollah.
Au niveau stratégique, la coopération maroco-israélienne exacerbe la rivalité entre le Maroc et l'Algérie. Cette dernière, qui soutient politiquement et militairement le Front Polisario, perçoit la coopération militaire entre Rabat et Tel-Aviv comme une menace directe, puisqu'elle rééquilibre le rapport de force sur le terrain par l'acquisition de matériel de pointe pouvant contrecarrer la supériorité quantitave de l'armée algérienne.
Enfin, Les camps de réfugiés de Tindouf en Algérie, sous contrôle du Polisario et abritant plus de 170,000 personnes, sont décrits par certains analystes comme étant devenus un terrain fertile pour le recrutement djihadiste et un point nodal pour les réseaux extrémistes opérant à travers le Sahel. Cette dimension terroriste ajoute une couche de complexité supplémentaire au risque sécuritaire. L'administration Trump, revenue au pouvoir en 2025, envisage de désigner le Front Polisario comme organisation terroriste), ce qui durcirait considérablement la posture américaine à l'égard du mouvement et de ses soutiens, affaiblissant davantage la position de l'État algérien, dont la réaction est imprévisible.
Conclusion : Perspectives et signaux faibles à surveiller
Cinq ans après l'accord tripartite, la coopération maroco-israélienne présente un bilan paradoxal.
Le Maroc a atteint ses objectifs stratégiques majeurs : reconnaissance croissante de sa souveraineté sur le Sahara occidental, accès aux technologies militaires israéliennes de pointe, et consolidation de son ancrage occidental. Le vote historique du Conseil de sécurité de l'ONU en octobre 2025, qualifiant l'autonomie sous souveraineté marocaine de solution « la plus réalisable », représente une victoire diplomatique directement liée à la normalisation.
Cependant, les risques demeurent bien présents. L'opposition populaire s'est transformée en mobilisation durable depuis Gaza, et le soutien à la normalisation est évalué à 13% selon les derniers sondages réalisés en 2024 (contre 31% en 2021). Cette fracture entre stratégie de l'État et opinion publique constitue une source de fragilité exploitable par des acteurs étrangers ou même des acteurs locaux pour déstabiliser le pays.
La coopération sécuritaire s'est poursuivie malgré la guerre à Gaza. Alors que les aspects publics – vols directs, tourisme – ont été suspendus, les échanges militaires se renforcent : plan d'action 2026 signé, commerce bilatéral en hausse de 64%, contrat de satellite d'un milliard de dollars en négociation. Le Maroc privilégie donc pour l'instant la dimension stratégique sur les considérations d'opinion publique.
Signaux faibles à surveiller
Plusieurs indicateurs permettront d'évaluer l'évolution future de la relation maroco-israélienne et son impact sur la géopolitique du Royaume :
1. Évolution de la posture américaine : La politique de l'administration Trump vis-à-vis du Sahara occidental – notamment l'ouverture promise d'un consulat à Dakhla – et sa détermination à élargir les Accords d'Abraham, potentiellement à l'Arabie saoudite et à la Syrie, influenceront directement le calcul stratégique marocain. Une désignation du Front Polisario comme organisation terroriste constituerait un signal fort du soutien américain et forcerait d'autres pays occidentaux à suivre cette position, légitimant la stratégie marocaine, y compris aux yeux du peuple.
2. Dynamique israélo-palestinienne : L'évolution du conflit israélo-palestinien demeure le facteur le plus déterminant. La poursuite de la guerre à Gaza, l'annexion de territoires en Cisjordanie, ou de nouvelles violations flagrantes du droit international pourraient pousser même les pays les plus engagés dans la normalisation à reconsidérer leur position. À l'inverse, une avancée crédible vers une solution à deux États, bien qu'improbable à court terme, pourrait réduire la pression populaire sur l'État marocain et légitimer la stratégie de normalisation comme voie d'influence.
3. Incidents communicationnels israéliens : La récurrence d'incidents comme l'affaire des cartes tronquées révèle soit un manque de considération d'Israël pour la sensibilité marocaine, soit une stratégie délibérée de rappel d'une hiérarchie perçue dans la relation. La manière dont le Maroc réagit à ces provocations – fermement ou avec retenue – indiquera son degré de dépendance vis-à-vis de sa coopération avec Israël.
4. Évolution du rôle médiateur du Maroc : Les efforts du Roi Mohammed VI, en sa qualité de Président du Comité Al-Qods, pour promouvoir une solution à deux États et faciliter le dialogue israélo-palestinien constituent un test de la capacité du Maroc à transformer sa relation avec Israël en influence concrète sur la politique israélienne. Un échec manifeste de cette stratégie affaiblirait l'un des arguments principaux justifiant la normalisation auprès de l'opinion publique marocaine.
5. Investissements économiques israéliens au Maroc : L'ampleur et la visibilité des investissements israéliens dans l'économie marocaine – zones industrielles, agriculture, énergie, technologie – seront des indicateurs clairs de l'évolution de la relation entre les deux pays. Des investissements massifs indiqueraient un approfondissement durable et créeraient des intérêts acquis puissants, rendant toute rupture plus coûteuse.
Quelle sera l'évolution de la politique marocaine vis-à-vis de la question israélienne ?
Trois scénarios principaux se dessinent pour l'évolution de la politique marocaine :
Scénario 1 – Maintien discret : PROBABLE
Le Maroc poursuit la coopération stratégique, particulièrement sécuritaire et militaire, tout en maintenant un profil bas sur les aspects publics et symboliques de la relation, en attendant une résolution de la guerre à Gaza. Cette approche, largement adoptée depuis octobre 2023, permet de préserver les acquis stratégiques tout en limitant l'exposition aux critiques populaires. Le Royaume continuerait d'affirmer son soutien à la cause palestinienne et participerait au processus de médiation/négociation d'un règlement négocié à Gaza afin de lier le discours aux actes. Cette stratégie est un pari sur la capacité de l'État marocain à gérer l'impopularité de la relation Maroc-Israël auprès de la rue marocaine.
Scénario 2 – Normalisation assumée : PEU PROBABLE À COURT TERME
Si les conditions régionales s'améliorent – cessez-le-feu durable à Gaza, avancées vers une solution à deux États, élargissement des Accords d'Abraham à l'Arabie saoudite –, le Maroc pourrait franchir le pas d'une normalisation plus affichée avec établissement d'ambassades complètes et intensification des échanges publics. Ce scénario suppose néanmoins un retournement de l'opinion publique marocaine, improbable sans changement fondamental de la politique israélienne vis-à-vis des Palestiniens.
Scénario 3 – Recalibrage sous pression :
Les alliances se font et se défont au gré du jeu sur le Grand échiquier: rien n'est gravé dans le marbre. Face à une opposition populaire persistante, à des incidents répétés de type "cartes tronquées", ou à une nouvelle escalade majeure à Gaza, le Maroc pourrait être contraint de recalibrer sa relation avec Israël vers des formes moins visibles de coopération, voire un gel partiel des aspects diplomatiques publics tout en préservant les liens sécuritaires essentiels. Ce scénario du « slow down » permettrait au Royaume de désamorcer la pression intérieure sans sacrifier complètement les gains stratégiques.
Dans l'immédiat, la trajectoire la plus probable semble être celle d'une coopération à deux vitesses : maintien discret des liens sécuritaires, militaires et économiques, accompagnée d'une prudence extrême sur les aspects publics et symboliques de la relation. Cette stratégie permet au Royaume de maximiser les bénéfices stratégiques de la normalisation tout en minimisant ses coûts politiques intérieurs.
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